<- Sommaire
# 6

Pour conclure... provisoirement




Jean-Louis Comolli dans son ouvrage "Technique et idéologie" (*61). faisait remarquer que si la critique cinématographique reconnaissait que tout film est un produit idéologique, se fait dans et diffuse une idéologie, cette même critique en revanche dénie toute implication idéologique dans ce qui participe du domaine des techniques : appareils, procédés, normes, conventions,.. On veut bien (plus ou moins) que le film entretienne quelque rapport à l'idéologie au niveau de ses thèmes, de sa production (de son économie), de sa diffusion (de ses lectures), voire même à celui de sa réalisation (du sujet metteur en scène), mais aucun, jamais, du côté des pratiques techniques, des appareils qui le fabriquent pourtant de part en part.

Comment ne pas s'étonner, plus de 50 ans après, que les mêmes résistances soient plus que jamais là, alors que l'innovation technologique, électronique en particulier, a renforcé la mainmise des spécialistes des industries de la communication sur les formes même du spectacle sans qu'aucune instance démocratique ou représentative n'ait eu à statuer sur celles-ci.

Parallèlement à cette emprise sur les mises en forme des énoncés audiovisuels, les nouvelles technologies ont permis la banalisation et l'accessibilité à des outils individuels de prise de vue : appareils photo/vidéo, smartphones... Ce qui aurait pu conduire à l'émergence d'une expression démocratique originale comme celle que l'on a connu avec la "vidéo des premiers temps", fin des années 60 et début des années 70 (*62). Force est de constater que les productions individuelles postées sur les réseaux sociaux sont, pour l'essentiel, captées sur le quotidien de la vie tel qu'il se présente au regard de l'instant, sans distance, sans recul. Des productions qui, à quelques exceptions près, s'inspirent des formes dominantes des industries de la communication tout en exerçant en retour une certaine influence sur les formes de ces dernières.

On aurait pu penser que, face à ces flux disparates et inorganisés présents sur les réseaux sociaux, l'information "organisée" se démarque par des valeurs culturelles et émancipatrices plus exigeantes. Il n'en est rien, ou du moins pas grand-chose. Chacun reprenant plus ou moins les formes convenues à l'œuvre ici et là dans une simplification binaire des expressions (le bien/le mal, le vrai/le faux, le gentil/le méchant, etc.)

Depuis quelques temps, les journaux télévisés sur les chaines publiques affichent parfois leurs sources, via un QR code, comme un gage de transparence. Décliner la source comme critère d'objectivité c'est encore une fois confondre la réalité et sa représentation, c'est masquer davantage les dogmes formels faits à la prise de vue, au montage, à la diffusion,..

Ce sont les mises en formes , les normes, les dispositifs, etc. qui construisent le spectacle et organisent son système de croyance. Pas l'authenticité des faits.



La société des spectateurs



Pour paraphraser Guy Debord peut-on parler aujourd'hui de "la société du spectateur", dans la mesure où ce qui nous différencie aujourd'hui de la “société du spectacle“ du dernier quart du 20ème siècle, c'est son extension de la sphère privée de production. Le pot aux images est sans fond, chacun versant et/ou puisant pour son propre récit visuel l'image susceptible de ramener quelques “followers“ (disciple, suiveur, admirateur... ) et augmenter sa collection de jolis-cœurs. La "société spectaculaire-marchande", pour reprendre l'expression de Debord, ayant réussi à faire du clic le critère premier de l'évaluation des échanges qui ont l'image comme support.

Ainsi les micro-récits sur les réseaux sociaux reprennent à l'envi les formes les plus aliénantes des industries de la communication, sans s’interroger sur ses mises en scène, ses visées, sa distribution, son encadrement. Dans le spectacle audiovisuel continu et hyper-fragmenté, tout propos ne vaut que par l’éclat qui le fait se distinguer du reste. Petites phrases, images-choc revues en boucle, tout le récit du sociétal dans ce qu’il a de plus clinquant, de plus éphémère, de plus morcelé, et qui finalement, conduira le citoyen-zappeur à naviguer de chaine en chaine, de post en post, de tweet en tweet, de pub en pub,… pour retrouver quelques bribes d’un petit-peu-de-quelque-chose qui viendra conforter son opinion, fort éloignée de ce qui pourrait établir les bases et les outils d’une vraie émancipation sociale.

Certains nous expliquent que les formes actuelles de la communication sont ainsi, qu’on ne peut y échapper, que nous devons faire avec. Autant d'arguments qui confondent l’indispensable appropriation des outils, des techniques, des réseaux… avec les formes dominantes générées par les industries de la communication, et qui finissent même par nous faire intérioriser l’idée de ringardise par opposition à ces formes “obligées“.

Les forces émancipatrices, celles et ceux qui luttent au quotidien pour plus de culture, de liberté, d’égalité, de sociabilité, de fraternité,… se doivent bien au contraire de prendre quelques distances par rapport à ces formes de communication qui dans leur nature profonde considèrent le spectateur comme un individu "à pâte molle", manipulable, susceptible d’être façonné (“L’opinion ça se travaille“ qu'il disait !)
Les énoncés rebelles qui usent des mêmes formes que le formatage qu’ils dénoncent contribuent à leur façon à renforcer la standardisation de la pensée.



Mise à distance vs éloignement



Analyser une situation, un fait, c'est aller au cœur de l'événement pour recueillir les données indispensables à son interprétation. Mais analyser c'est aussi prendre de la distance pour pouvoir confronter l'apparence de l'observation avec des concepts, des théories ou plus simplement avec d'autres évènements. L'analyse se fonde sur la raison. Si la proximité spatiale ou temporelle nous situe au cœur de l'événement, elle constitue aussi une absence de distance (analytique) vis à vis de l'événement. La proximité nous lie affectivement à l'événement, à ses détails, à ses émotions.

La raison est souvent froide, elle peut manquer de chaleur humaine, de contact, d'empathie. Tandis que l'affectif fait appel au plus profond de l'être, à ses désirs, ses attentes, ses angoisses, ses craintes, ses espoirs. La raison relève du social, du rapport humain entre les humains, des échanges de la pensée voire aussi de la polémique ou du conflit.

L'affectif renvoie à l'individu, à la subjectivité. L'affectif est incontestable, c'est-à-dire qu'on ne peut contester la joie, la peine, l'émotion, la sidération... ressenties face à tel ou tel événement représenté. C'est la fonction dévolue à la proximité de mettre en place des situations difficilement contestables, parce que ressenties et psychologiquement vécues. Par ailleurs, on ne peut être proche et dans le temps et dans l'espace avec tous les événements du monde. Le choix d'une proximité s'effectue donc au détriment d'une autre.

Chaque proximité avec un fait cache donc l'éloignement d'avec un autre. Et l'éloignement n'est pas une mise à distance. La mise à distance suppose un regard toujours fixé sur le fait, mais un regard qui, par la distance qu'il prend, englobe le fait au sein d'une pensée plus large. L'éloignement, tout au contraire, est l'abandon du regard, la distance qui construit l'oubli.



Retour sur l'éducation aux médias



L'hypocrisie d'un discours schizophrénique.

Plus de 50 ans après les expérimentations de l'ICAV, de Marly le Roy, de JTA..., l'EMI (Education aux Médias et à l'Information, avec ses variantes comme "Education critique aux médias" ou "Education à l'image et aux médias" etc.) est un acronyme devenu aujourd'hui fourre-tout dans lequel sont rangées des approches fort diverses. Reprise par les institutions officielles, de nombreuses associations et des intervenants multiples, l'EMI porte aussi toutes les ambiguïtés du système et sa capacité à récupérer les valeurs progressistes et émancipatrices pour les mettre au service de la libre-entreprise de soi.

Dans tout ce que nous pouvons voir ou lire aujourd'hui, il s'agit pour l'essentiel d'une éducation pour s'approprier les médias, les outils, leurs fonctionnements et leurs usages. Quant aux approches critiques, elles portent surtout sur les contenus et rarement sur l'analyse des formes. On y trouve au mieux une vigilance éducative contre les dérives racistes, sexistes, contre les fake-news, le harcèlement... autrement dit tout ce qui enfreint la loi, une bonne chose en soi, mais qui est le minimum à attendre de tout projet éducatif et pas seulement en ce qui concerne les médias, l'éducation ou les réseaux sociaux.

Le Conseil de l'Europe, par exemple, a multiplié des documentations pour lutter contre les trois catégories de “désordres de l'information“ (selon ses termes *63). qu'il a défini comme étant « la mésinformation : information fausse qui n’est pas partagée dans l’intention de nuire, la désinformation : information fausse qui est délibérément partagée pour porter préjudice, l’information malveillante : information fondée sur des faits réels, utilisée pour porter préjudice ». Autrement dit, en dehors de ces catégories, l'information est sensée être "naturellement", libre, authentique, démocratique, etc. Aucun questionnement sur l'économie des médias, les contenus et encore moins les formes...

Au sein de la "Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l'Assemblée Nationale", on trouve même une "Mission flash sur l'éducation critique aux médias"(*64). dont les deux rapporteurs sont un député RN et une députée Renaissance, c'est pour dire ! à quel point la novlangue permet de recycler le mot même de “critique“. Le Clemi par exemple, fortement mis en avant par cette commission, propose aujourd'hui des ateliers "Déclic'Critique" (*65). : une série de modules vidéo à destination des enseignants d'un réductionnisme sidérant sur le contenu avec une mise en forme empruntée au pire des modèles dominants.

Peter Watkins expliquait déjà comment la critique des médias, initiée dans les années 60, s'est au fil des décennies progressivement réorientée vers la défense de la culture populaire (populiste) et la mise en place de formation professionnelles aux métiers de la télévision et du cinéma. "... faire les petits soldats du professionnalisme médiatique, prêts à accepter les règles strictes et le cadre limité imposés par les groupes qui dirigent les médias commerciaux." (*66). Il faisait remarquer que si l'analyse de courants d'idées et de styles non conventionnels constitue une part intégrale de l'enseignement des arts plastiques, de la musique, du théâtre, de la littérature... , pour l'éducation aux médias, en revanche, c'est l'intégration au système et l'apprentissage des formes expressives dominantes qui prévaut, même si, ici et là, on trouve une éducation critique portée par des enseignants qui se débattent dans des environnements très hostiles.

Par la suite, avec le développement de la micro-informatique, l'éducation aux outils, aux réseaux, bien loin de construire des alternatives originales ou critiques, a contribué à insérer plus rapidement encore les enseignants et élèves dans les usages et les techniques sans questionner ni les outils, ni les formes. Les nouvelles technologies étaient supposées porter de façon immanente des pédagogies progressistes alors que, bien souvent, elles ne font que recycler d'une façon nouvelle les pédagogies les plus rétrogrades.

Misère de la pédagogie ou pédagogie de la misère dans une société normalisante à laquelle acteurs et actifs doivent se conformer et s'adapter.





Notes #6

(*61) Comolli Jean-Louis, Cinéma contre spectacle ; Technique et idéologie (1971-1972), Verdier 2009
(*62) Vidéo des premiers temps - Groupe de recherche sur les débuts de la vidéo légère en France
(*63) Faire face à la propagande, à la désinformation et aux fausses nouvelles - Conseil de l'Europe
(*64) Mission flash sur l'éducation critique aux médias - Commission parlementaire 2023
(*65) Ateliers Déclic'Critique - CLEMI
(*66) Watkins Peter, Media Crisis, Homnisphères, Traduit de l'anglais par Patrick Watkins, 2003