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# 4

La télévision



Généralités



Brefs repaires historique de l'évolution de la télévision en France (*41)

En 1954 il n'existe qu'une seule chaine de télévision (RTF) et seulement 1% des ménages possède un poste.
1964 - deuxième chaine de télévision et création de l'ORTF. 30% des ménages sont équipés
1967 - passage à la couleur
1968 - début de la publicité
1970 - 3eme chaine - les ménages français sont équipés à 70%
1984 - fin du monopole public, créations de nouvelles chaines publiques et privées
1986 - privatisation de TF1
2024 - nationales, régionales, internationales, plusieurs centaines de chaines sont accessibles aujourd'hui en France, dont 27 gratuites à diffusion nationales. et parmi celles-ci 7 du service public. En moyenne, 22 millions de téléspectateurs regardent des journaux télévisés en live chaque jour, les JT de TF1 et F2 se partageant environ 20% chacun des parts d’audience.

A l'époque où la télévision relevait d'un statut de service public, ses missions étaient de trois ordres : informer, éduquer, distraire. Si ces deux dernières missions étaient relativement ouvertes et démocratiques, la mission d'information, en revanche, était fortement encadrée par le système politique. Considérée comme "la voix de la France", l'information télévisée, était à ce titre soumise au contrôle du Ministère de l'information (*42)

Par la suite, la privatisation et la multiplication des chaînes concurrentes, ont contribué à tranformer ses productions en produits culturels soumis à la logique du marché, comme pour les autres marchandises, avec toutefois quelques nuances : d'une part parce qu'il subsiste aujourd'hui un service public de télévision, dont la mission ne se limite pas au seul profit mais englobe certains aspects de vie démocratique et citoyenne et que d'autre part “l'exception culturelle“, revendiquée par la France, pause par principe une différence de statut par rapport aux autres marchandises.

Malgré ces nuances, la complémentarité que l'on pouvait trouver dans les chaines du temps de l'ORTF, a été remplacée par la course à l'audience, boostée par les chaînes privées et leur course au profit. La concurrence exacerbée entre les chaînes privées affecte par ricochet les chaînes publiques et cela d'autant plus que celles-ci doivent recourir à la publicité faute de disposer d'un budget national suffisant.

Exception faite de quelques spécificités, on peut dire que l'évolution dominante de la télévision réside dans la marchandisation continue de ce secteur qui transforme les contenus en produits dont la valeur ne se mesure qu'à l'aune du nombre de clients.

Devenue marchandise, l'information télévisée en suit la même évolution.



La fétichisation à l'œuvre



Dans l'immense spectacle des images qui nous entourent, dans ce grand bain visuel dans lequel nous sommes constamment plongés, l'image semble agir de façon autonome, comme l'air que nous respirons, sans que l'on se pose la question de savoir comment fonctionnent nos poumons.

La multiplication des intermédiaires et des modes de diffusion : chaines, producteurs, distributeurs... la multiplication des objets et des techniques de diffusion, la reproductibilité à l'infini et le prélèvement d'images facilités par le numérique, l'individualisation et la miniaturisation des outils de réalisation, etc., éloignent le spectateur de l'auteur et du pourquoi des origines de l'image. Avec l'usage, on oublie que les images ont été crées par des individus - avec une intention, un propos, un point de vue... - on oublie qu'à travers chaque image qui nous est proposée il y a, au départ, une forme originale et particulière de relations entre auteur et spectateur(s) qui cherche à s'établir par le biais de ces images, et on finit par se laisser porter par une croyance en une “autonomisation” des images qui se trouvent ainsi déconnectées du bien-fondé de cet "échange" si complexe entre les regards du filmeur, du filmé et du spectateur.

Comme pour la marchandise, la valeur d'échange s'estompe, pour ne plus laisser apparaître que la valeur d'usage, c'est la fétichisation.

L'image ne se réfère plus alors seulement au sujet représenté, en tant que relation entre auteur et spectateur (information, expression, savoir, communication, etc.), mais elle acquiert une valeur-en-soi qui apparaît déconnectée des rapports humains qui sont à son origine. La fétichisation c'est l'emballage de la représentation qui masque ou détourne son dessein originel, c'est le papier-cadeau devenu plus important que le cadeau lui-même.

La fétichisation tend à nous faire croire que les relations entre les hommes ne seraient finalement que des relations entre les choses.

Guy Debord, dans son ouvrage majeur "La société du spectacle" nous a rappelé que le spectacle n'est pas un ensemble d'images, mais "un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images" (*43).
Reprenant à sa façon la critique que faisait Bertolt Brecht du théâtre classique et qui grâce à l’effet de distanciation, cherchait à casser l’illusion théâtrale, Guy Debord voyait dans la notion de "spectacle" une pseudo-réalité fallacieuse.
"Le spectacle est le discours ininterrompu que l'ordre présent tient sur lui-même, son monologue élogieux. C'est l'auto-portrait du pouvoir à l'époque de sa gestion totalitaire des conditions d'existence. L'apparence fétichiste de pure objectivité dans les relations spectaculaires cache leur caractère de relation entre hommes et entre classes : une seconde nature paraît dominer notre environnement de ses lois fatales."


Le dispositif oublié



Le dispositif, c'est l'ensemble des données techniques, matérielles, organisationnelles, contextuelles,.. dans lesquels un récit imagé s’élabore, se transmet, se représente. Ces ensembles de données contribuent, consciemment ou pas, à créer dans le contexte de la production et dans celui de la réception de ce récit, des vecteurs d’attente, de sens, d’interprétation.


« J’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. Les dispositifs où se jouent désormais nos existences – du téléphone portable à la télévision, de l’ordinateur à l’automobile – ne se trouvent pas face à l’homme comme de simples objets de consommation. Ils transforment nos personnalités. » Giorgio Agamben. (*44)

À ses débuts, la télévision a largement emprunté au cinéma d’une part et à la radio d’autre part ses mises en forme. Par la suite, elle a construit ses propres dispositifs pour mieux encadrer la diversité des types d’émissions. Avec la multiplication des chaînes et des genres télévisuels, la notion de dispositif a pris tout son sens à partir des années 80, même si cette notion n’était pas affichée comme telle. C’est pourquoi les travaux de recherche sur les dispositifs à la télévision sont marqués par cette époque.

- « Le dispositif désigne l'agencement spatio-temporel de moyens, d'objets, d'intervenants et de procédures, par nature disparates, sans lequel il ne saurait y avoir de réalité d’émission. » (Alain Flageul, 1999) (*45)
- « C’est une manière de penser l'articulation entre plusieurs éléments qui forment un ensemble structuré de par la solidarité combinatoire qui les relie » (Patrice Charaudeau, 1997) (*46)
- « Ce qui règle le rapport du spectateur à des images dans un certain contexte symbolique. Ensemble de déterminations qui englobent et influencent tout rapport individuel aux images ». (Jacques Aumont - 1990) (*47)

L'analyse des dispositifs a connu ses heures de gloire dans les années 1990/2000. Il s'agissait alors d'essayer de comprendre quelle place revenait au dispositif dans la production de sens dans les énoncés audiovisuels selon les types d'émission et de leurs mises en scène.

Citons à titre d'exemple l'émission "Des chiffres et des lettres" fréquemment évoquée à cette époque, parce que emblématique d'un dispositif construit sur une symbolique basée sur la famille, avec le père (Max Favalelli) qui détient le dico-livre de référence (la bible !), la mère occupée par ailleurs (aux fourneaux ?), qui apparait de temps en temps en complément du père, les 2 fils : un brillant mathématicien (l'intello), et un bel officiant, (le prêtre) qui anime le jeu, et la petite dernière, la jeune fille à la main innocente qui fait tourner la roue du hasard. La famille idéale. Une émission très regardée par les retraités et personnes esseulées, un peu avant le repas du soir, c'est à dire au moment où dans les familles en activité les enfants rentrent à la maison. L'émission a bien changé depuis, elle s'est adaptée, transformée. Elle est une des plus anciennes du paysage audiovisuel français, plus de 50 ans à ce jour (*48). En 2022 l'émission qui était de 5 en semaine est passée à 2 le week-end, En 2022 l'émission qui était de 5 en semaine est passée à 2 le week-end, en août 2024 elle a été définitivement supprimée.

Aujourd’hui le rôle du dispositif dans les émissions de télévision ne semble plus être un sujet d'analyse ou de critique, alors que, selon nous, les dispositifs sont ce qui instaure fondamentalement le réglage des mises en forme des énoncés audiovisuels, ce qui les prédétermine. À la base de toute construction audiovisuelle, ils ne peuvent êtres dissociés des formes langagières, expressives qu'ils contribuent à produire.

Dans les démarches d'analyses ou de formation, il est davantage fait référence aujourd'hui aux "contextes", de production, de diffusion, de réception. Le contexte est un tout-englobant, d'une étendue difficile à cerner, qui traduit des situations de fait, dont on ne peut précisément déterminer qui en a la maitrise.
A la différence, le dispositif est plus restreint et surtout il est sciemment construit par les auteurs, producteurs, réalisateurs, ...

Si le contexte est dans "l'air du temps", le dispositif, lui, est une construction délibérée. Peut être faut-il y voir là, l'épuisement d'une critique...



Les dispositifs



Il n'existe pas un dispositif qui aurait une valeur référentielle à la télévision, mais une multitude de dispositifs imbriqués les uns dans les autres. Il serait vain ici d'en faire le tour, tant leur diversité est grande et changeante. D'où la difficulté de les interroger, de les analyser, difficulté d'autant plus grande que nos habitus de réception nous les font percevoir comme allant-de-soi. Les seuls dispositifs soumis à un questionnement manifeste sont ceux qui accueillent les débats des candidats à la présidentielle, avec le summum lors du face à face final où le moindre élément est âprement discuté par les équipes de communication des candidats finalistes.

En dehors de ces moments, les dispositifs sont pour l'essentiel invisibilisés et jamais discutés. Une condition pour que le flux du spectacle télévisuel fonctionne ?

Les "dispositifs", que nous évoquons ici, sont distincts d'autres termes apparemment synonymes comme "mise en scène", "scénographie", "mise en spectacle",... qui eux traduisent un contrat explicite de mise en forme passé avec le spectateur. Au cinéma, on apprécie ou pas une mise une scène, on peut entendre, lire ou critiquer les choix fait par un réalisateur, metteur en scène..., il y a même des prix dans les festivals pour cela. Au théâtre, le dispositif est posé comme tel dans une mise en scène qui l'englobe et le construit. Il est ostensible.

On pourrait par ailleurs voir dans cette distinction de termes, la différence de traitement entre fiction et représentation du réel. Mais ce serait oublier que le cinéma documentaire est non seulement explicite sur les dispositifs qu'il construit, mais c'est aussi et surtout pour les documentaristes un élément déterminant de l'affirmation d'un point de vue d'auteur, et des rapports manifestes entre filmeur, filmés et spectateurs.

A la télévision, l'imbrication des dispositifs qui participent à la construction d'une information : plateau, interview, reportage, enquête, débat, direct, archive … est si complexe que l'on utilise parfois la notion plus globalisante d'instance énonciatrice. Une expression qui permet de signifier une réalité abstraite - un énonciateur-institutionnel en quelque sorte - mais qui, en revanche, court-circuite les possibilités d'une analyse efficiente de toutes les formes mises en jeu.


Comprendre, analyser, démasquer... un enjeu citoyen

"Autant la notion de dispositif est devenue courante chez les sociologues, les théoriciens de la communication ou dans les études cinématographiques, autant elle suscite une certaine méfiance dans les domaines plus classiques de l'analyse de la représentation, en critique littéraire comme en esthétique. "
Jean-Claude Soulages. (*49)

Au delà de ces difficultés, il convient de révéler, dévoiler, démasquer les dispositifs et les circuits qui les relient, faire comprendre qu'il sont une construction délibérée, choisie, voulue..., et qu'à ce titre, il convient de mettre à jour les vecteurs sémantiques, idéologiques que les dispositifs construisent, induisent, font apparaitre, révèlent ou dissimulent.

Pour mener à bien, une réflexion ou une analyse, il est préférable de se limiter à un dispositif particulier : analyse des lieux, de la disposition spatiale, des décors, des techniques utilisées visibles, cachées, des temporalités, des cadrages, des découpages, montage. De la place et du rôle des différents intervenants : qui parle ? qui détient le savoir ? qui est montré ? À qui est dévolue l’attribution de la parole, de l’image… ? quelle place est laissée au spectateur dans la construction du sens ? etc.

On pourra s'interroger également sur la pérennité des dispositifs, leur reproductibilité, sur leur spécificité : dans un même genre ou comparativement avec des genres différents, etc.






Notes #4

(*41) Chronologie de la télévision en France - La revue des médias, INA
(*42) Ministère de l'information : Note du dictionnaire encyclopédique et critique des Publics)
(*43) DEBORD Guy, La société du spectacle, Buchet-Chastel 1967 - réédition Gallimard 1996.
(*44) AGAMBEN Giorgio, Qu'est ce qu'un dispositif ?, traduit de l'italien par Martin Rueff, Editions Rivages Poche - 2007
(*45) FLAGEUL Alain, Télévision : l'âge d'or des dispositifs, 1969-19831969-1983, Revue Hermès n°25, 1999
(*46) CHARAUDEAU Patrice, Le Discours d'information médiatique : la construction du miroir social, Nathan, 1997
(*47) AUMONT Jacques, L’Image, Nathan, 1990
(*48) Voir à ce propos l'article de LABORDE Barbara, Des Chiffres et des Lettres : distraction, variations, habitudes, Mise au point, 2011
(*49) SOULAGES Jean-Claude , Les rhétoriques télévisuelles. Le formatage du réel, De Boeck Université/INA, coll. Médias Recherches, 2007.