L'information
Informer, c'est donner ou recevoir une forme, recueillir des données, des faits, des renseignements et les mettre en forme. Mais, on appelle aussi informe ce qui n'a pas une forme propre, définie, attendue... Informer, ce serait donc mettre en forme l'informe ? Formaliser les faits, les idées avec des règles, des outils et des convenances normatives ?
Information, un mot polysémique qui porte déjà en lui beaucoup d'ambiguïté. En informatique, par exemple, l'information s'apparente principalement à des données (des datas), en justice “ouvrir une information“ c'est engager une enquête afin de prouver l'existence d'une infraction et d’en déterminer les auteurs.
Pour les médias d'information : presse, radios, télévision..., l'information est d'abord entendue comme transmission (d'une instance énonciatrice à un public récepteur) et secondairement comme la recherche et le recueil de données à partir des faits. Le marché de l'information a d'ailleurs contribué à renforcer structurellement cette séparation entre recueil et diffusion.
Avant d'aborder plus spécifiquement les formes de l'information télévisée, et au delà des critiques et analyses qui portent habituellement là encore, sur les contenus, la sociologie, l'économie, etc. il nous semble nécessaire de s'interroger sur ce phénomène social que représente l'information en elle-même, son évolution, sa mise en forme en regard de la place qu'elle occupe dans le débat des idées et en particulier dans l'idéologie dominante.
Nous retiendrons 3 points importants :
1- L'information fonde, en creux, la doxa. (*31)
2- L'information, en nous propulsant dans le présent, construit son propre effacement.
3- Le masque : une information en cache bien d’autres.
La doxa
En pointant “ce qui apparaît comme exceptionnel“ l'information construit de façon implicite le “ça-va-de-soi“.
Le côté le plus important de ce qui peut constituer une information trouve son origine dans ce qui est en rupture avec les normes sociétales et culturelles communément admises.
Un train qui arrive à l‘heure n’est pas une information, un train qui déraille oui. La vie ordinaire d’une banlieue calme n’est pas une information, des voitures qui brulent oui... etc.
Meurtre, guerre, accident, faute, déviance, exception... tout ce qui enfreint la norme est sujet à information et cela d’autant plus fortement que l’écart avec l’ordinaire est grand.
Les morts quotidiens de la faim dans le monde ne sont pas une information, les morts d'accidents du travail non plus, un attentat meurtrier oui.
Une information c'est en quelque sorte un "désordre imprévisible", une infraction à l’ordre naturel, qui nous conduit à considérer la situation antérieure à l’événement comme étant la "normale".
Dans ce premier volet la norme apparaît alors en creux, comme le contrepoint de ce qui fait événement.
Prenons l’exemple rocambolesque des déboires de Carlos Ghon avec la justice.
Il a tenu quelques temps la une de l’information mondiale pour avoir dissimulé quelques revenus au fisc japonnais. Oh le gros vilain !
En revanche ses revenus mirobolants mais “normaux“ en tant que pdg de Renault-Nissan ainsi que tous ses actifs boursiers dans diverses sociétés ne constituent pas de l’information.
C’est un petit écart à la norme qui l’a fait disparaitre du top mondial des nantis, pas le fait d’avoir joué en bourse avec l’emploi et la vie de milliers de travailleurs dans le monde.
Ainsi, au fil du temps et de façon insidieuse l'information "ordinaire" nous distille la norme, le bien-pensé, le bien-agir sans injonction, sans questionnement possible.
L’autre côté dominant des sources d’information concerne tout ce qui est l’objet d’un consensus si grand qu’il n’a même pas lieu d’être interrogé.
Les fêtes, célébrations, départs en vacances, le retour du soleil au printemps, de la neige en hiver ou celui de l’équipe de France après une victoire...
Dans ce second volet, le consensus renforce la norme qui renforce en retour l’assentiment général et dessine les futurs des informations à venir.
Rupture ou consensus, les deux côtés d'une même pièce : la doxa.
Bien sûr il demeure une information que l'on pourrait qualifier de citoyenne, qui apporte au lecteur, à l'auditeur au spectateur du savoir, de la connaissance, des idées, des données utiles à la vie quotidienne, à sa culture, d'autres qui, dans une visée émancipatrice permettent de construire une pensée critique,...
Mais cette dimension éducative, utilitaire ou pédagogique de l'information semble de plus en plus perçue, comme rébarbative et surtout elle se prête infiniment moins au sensationnel, au spectacle dont la société du même nom est si friande.
L'effacement
« L'excès d'information équivaut au bruit. Le pouvoir politique dans nos pays l'a bien compris. La censure ne s'exerce plus par rétention ou élimination, mais par profusion pour détruire une nouvelle, il suffit aujourd'hui d'en pousser une autre juste derrière. »
Umberto Eco (*32)
L'actualité, qui mérite bien son nom, c'est celle du jour, de l'heure, de l'instant. “En temps réel“, “en continu“, “en direct“, l'information construit son propre effacement d'un jour sur l'autre, d'une heure sur l'autre, d'un instant sur le précédent.
Hier est presque oublié aujourd'hui et aujourd'hui sera presque oublié demain. Chaque journal, chaque flash, recouvre le précédent. Cette obsolescence (programmée !) est sans doute l'aspect majeur de
l'évolution de l'information contemporaine. Elle suit en cela l’évolution dominante de la marchandise. Elle en est à la fois le reflet et le produit.
Cet effacement-renouvellement continuel de l'information se heurte aux pluralités des autres temporalités que l'on peut trouver dans les autres sphères de la société.
Qu’elles soient politique, religieuse, scientifique, philosophique, artistique, juridique, étatique, etc., chacune de ces sphères a sa propre histoire, son propre cheminement avec des pas différents, riches de leurs complexités,..
En nous scotchant dans le présent l'information continue des médias dominants masque l’entrecroisement composite de ces histoires, leurs contradictions.
Chaque événement rapporté ne se perçoit et se comprend qu'en lui-même et au moment où il s'est produit. Coupé d'autres temporalités, l'information semble s'autonomiser et le sens de son interprétation parait immanent,
alors qu'elle est toujours le produit de la complexité historique d'une situation qui les a fait advenir, complexité qui sera rarement abordée au moment de relater les faits.
L‘information est à la fois un apport (de savoir, de connaissance,... ) et en même temps un effacement.
L’information nous fait oublier hier, nous détourne en permanence des “rangements“ que l’on opère dans notre mémoire, dans nos représentations des choses du monde...
Il ne s’agit pas évidement de s’en remettre à l’histoire pour interpréter le présent, mais de resituer les événements du présent dans leur trajectoires historiques et multidimentionnelles.
Articuler apport et effacement dans une relation dialectique... une autre information est possible.
Le masque
Toute une année ne suffirait pas à un individu pour prendre connaissance de toutes les informations d’un seul jour dans le monde. Le tri, le choix, la hiérarchisation sont indispensables bien sûr, c’est le rôle des rédactions des médias d’effectuer ce travail de sélection, de choix, entre éclairage et masquage, focalisation et généralisation,...
Au-delà du contenu propre à chaque sujet, la sélection et la hiérarchisation des sujets sont ce qui caractérise fortement l’information et ses supports. C’est à ce niveau aussi que s’opèrent des choix idéologiques d’autant plus importants qu’ils sont rarement explicités et
apparaissent bien souvent ici encore comme « allant-de-soi ». Cette sélection-hiérarchisation des médias dominants se confronte aujourd’hui à des informations disparates et inorganisées en provenance des réseaux sociaux qui viennent parfois chambouler les choix des rédactions établies.
C’est le propre de toute forme de communication, de sélectionner, choisir, montrer ou masquer...
Au cinéma par exemple, un gros plan focalise sur un sujet en masquant d’autres aspects, le champ construit le hors champ et réciproquement, le montage, la coupe... sélectionnent. Au théâtre, un projecteur pointé sur un personnage fait passer dans l’ombre les autres protagonistes...
Mais à la différence de ces exemples où les partis-pris, ostensibles ou discrets font partie de la culture cinématographique ou théâtrale, dans l’information ces choix sont non-explicités et sont même bien souvent volontairement masqués.
L’ordre du jour, la hiérarchisation, les temps impartis aux sujets apparaissent ici encore comme évidents, naturels, sans aucun indice sur ce qui a prévalu aux options retenues.
La tromperie est pire encore lorsqu’elle s’accompagne d’une mise en scène du réel, comme par exemple lorsqu'un journaliste nous parle en direct depuis le trottoir de l’Hôtel Matignon, comme si l’information lui parvenait en écoutant aux portes,
alors qu’elle provient des dépêches d’agences (dont celle du cabinet du premier ministre).
___________________
Doxa, effacement, masque... ces trois points participent eux-aussi à la construction d'une naturalité de l’information.
« Le naturel , cette imposture » (R. Barthes).
Dans l’avant-propos de “Mythologies“(*33), Roland Barthes précise : « Le départ de cette réflexion était le plus souvent un sentiment d'impatience devant le « naturel » dont la presse, l'art, le sens commun affublent sans cesse une réalité qui,
pour être celle dans laquelle nous vivons, n'en est pas moins parfaitement historique : en un mot, je souffrais de voir à tout moment confondues dans le récit de notre actualité Nature et Histoire, et je voulais ressaisir, dans l'exposition
décorative de ce-qui-va-de-soi, l'abus idéologique qui, à mon sens, s'y trouve caché. »
S'en suivra, à partir de multiples exemples puisés dans l’actualité des années 50, une analyse sémiologique du langage et de la culture de masse qui montre par quels biais la culture « petite-bourgeoise » est transformée en nature universelle.
Doxa, effacement, masque concourent au formatage de la réception de l'information, plus que bien d'autres aspects, ceux-ci passent incognito et ne sont donc pratiquement jamais interrogés.
Notes #3
(*31) La doxa est l'ensemble, plus ou moins homogène, d'opinions (confuses ou pertinentes), de préjugés populaires ou singuliers...
Si la doxa facilite la communication, sa fonction première est d'inscrire progressivement l'ordre social dans l'individu.
« (…) l'expérience première du monde est celle de la doxa, adhésion aux relations d'ordre qui (…) sont acceptées comme allant de soi. » (Piere Bourdieu 1979 - Wikipedia)
(*32) ECO Umberto, interview, Le Nouvel Observateur, 17-23 oct 1991
(*33) BARTHES Roland, Mythologies, Seuil, 1957, en pdf ici